Accueil Economie sociale et solidaire Dans la course à la taille, les mutuelles peuvent-elles rester solidaires ?

Dans la course à la taille, les mutuelles peuvent-elles rester solidaires ?

Harmonie-Mgen au sein de Vyv, Aesio-Macif, Mornay-D&O au sein de Klesia… les principales mutuelles et institutions de prévoyance créent des groupes dont la taille est sans précédent dans ce secteur. Mais cette course au gigantisme, qui permet de faire face à la concurrence, ne met-elle pas en péril leurs valeurs solidaires, sociales et démocratiques ? Trois dirigeants de grands groupes, Thierry Beaudet, Maurice Ronat et Arnaud Geslin ont participé à un débat de Sciences Po sur ce thème, le 3 octobre à Paris. Se donner les moyens de faire vivre les valeurs, être au service des adhérents, mieux faire connaître la non-lucrativité… telles sont leurs réponses pour préserver le modèle mutualiste.

C’est sous un intitulé un peu provocateur que le groupe Ess de Sciences Po Alumni a organisé un débat le 3 octobre à Paris : « Big bang mutualiste, les mutuelles vont-elles perdre leurs valeurs solidaires ? ». Il s’agissait, en fait, de s’interroger sur le phénomène de concentration dans le monde mutualiste en se demandant si la naissance de véritables géants permet encore de faire vivre les valeurs de solidarité, de proximité et de gouvernance démocratique. Et si cela ne conduit pas les mutuelles à ressembler de plus en plus à des compagnies d’assurances privées. Trois dirigeants de grands groupes étaient présents pour expliquer comment préserver le mutualisme dans ce contexte de course à la taille : Thierry Beaudet, président du groupe Vyv et de la Mutualité française ; Maurice Ronat, vice-président du groupe Aesio ; et Arnaud Geslin, directeur général adjoint de Klesia.

Trois groupes illustrant parfaitement ce « Big bang », puisqu’ils sont chacun issus de multiples rapprochements dans les années récentes. Le groupe Vyv s’est ainsi formé en septembre 2017 en réunissant la Mgen, Harmonie Mutuelle et les mutuelles d’Ystia. Aesio est né en juillet 2016 du rapprochement de trois mutuelles (Adréa, Apréva, Eovi-Mcd) qui doivent fusionner en juin 2020 pour constituer une seule mutuelle sous le nom d’Aesio le 1er janvier 2021 ; à cela s’ajoute un partenariat d’Aesio avec la Macif qui doit déboucher sur un groupe commun en 2020. Enfin, le groupe Klesia a été créé en juillet 2012 de la fusion de deux groupes paritaires (Mornay, D&0) auxquels se sont adjointes les mutuelles Umc, Mcdef, Fmp et Klesia Saint-Germain. Dès lors, comment de telles entités qui chacune couvrent des millions d’adhérents peuvent-elles ne pas être happées par la seule obsession du chiffre, de la marge, du prix ? D’autant qu’un sondage Argus (novembre 2018) le montre, l’élément déterminant dans le choix d’une assurance est d’abord le critère tarif (73 %), puis le niveau des garanties (66 %) loin devant le critère « mode de fonctionnement ».

Pour Thierry Beaudet, « Mutualité rime avec proximité. Il faut gagner en taille sans perdre en proximité. C’est possible, mais il faut le vouloir, c’est-à-dire y consacrer des moyens. » Et d’expliquer que son groupe a créé un réseau de 200 ambassadeurs sur le terrain, qu’il réunit des administrateurs en commissions pour faire remonter les souhaits des adhérents et que lui-même et le directeur général, Stéphane Dedeyan, vont participer à 11 réunions régionales dans les prochains mois afin de rencontrer 10 % des membres du groupe. « Ce sera un échange, c’est cela le militantisme. » Même conviction de Maurice Ronat : « On nous dit souvent qu’on est en train de tuer le militantisme en créant des grands groupes. Mais j’ai vu des petites mutuelles sans militantisme. La vie militante d’une grosse mutuelle, elle existe sur les territoires. »

Et tous de s’accorder pour mettre le service aux adhérents comme priorité. « L’idée n’est pas de se développer pour se développer. Notre ambition est de couvrir les personnes le mieux possible, et donc d’être en mesure d’offrir toute une gamme de garanties. Ce qui passe par des regroupements. Nous sommes dans l’intérêt général », a ainsi affirmé Arnaud Geslin. Fusion, absorption, concentration… ce sont ces grandes manœuvres qui permettent, in fine, de proposer une couverture santé, mais aussi prévoyance, multirisques habitation, automobile, retraite. « Ce qui compte, c’est le service qu’on va offrir aux adhérents », a insisté Maurice Ronat.

Cependant, Thierry Beaudet le reconnaît, ce service aux adhérents est un défi car « demain, il faudra comprendre l’adhérent et lui apporter une réponse globale. Par exemple, si c’est un actif ayant un parent dépendant, il n’attend pas un chèque, il faut que sa mutuelle lui apporte une solution d’accompagnement. Aujourd’hui, tout le monde en parle mais personne ne le fait. Nous pensons que nous sommes bien placés pour répondre à ce grand enjeu ».

Tous l’admettent aussi, plutôt que de se banaliser, le modèle mutualiste a intérêt à faire valoir ses valeurs. Car elles correspondent à une attente actuelle d’entreprises ayant du sens, sachant concilier l’économique et le social. Un sondage Harris (juin 2018) le révèle : 65 % des Français accordent leur confiance aux mutuelles contre 34 % aux assurances privées. Cependant, pour que les mutuelles ne soient pas assimilées à l’« ancien monde », pour qu’elles ne deviennent pas des acteurs économiques comme les autres, elles ont « à mieux faire savoir ce qui les distingue, à davantage mettre en avant la non-lucrativité et à mieux expliquer comment elles utilisent la richesse créée », a conclu Thierry Beaudet.

Emmanuelle Heidsieck

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