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Le tiers lieu comme espace mutualiste de demain ?

La question était au centre d’une conférence interactive organisée le jeudi 18 mars 2021 par la Fédération des mutuelles de France via la plateforme Zoom. De ce rendez-vous numérique doit découler la mise en place d’une commission fédérale de la Fmf dédiée à l’expérimentation de tiers lieux mutualistes, c’est-à-dire à la création de nouveaux espaces pour « faire ensemble », dans l’esprit de l’économie sociale et solidaire, accompagnante et participative.

Ce chantier fait suite au congrès de Brest qui s’est tenu fin octobre 2020, après un tour de France des délégations territoriales. Les outils numériques ayant, pandémie oblige, pris le relais de ce travail préparatoire de terrain, trois visioconférences ont déjà été organisées entre janvier et février 2021 sur les thèmes « Agir en mouvement social et défendre le modèle de protection sociale solidaire », « Agir au quotidien contre les discriminations » et « Construire le militantisme mutualiste de demain ». Un quatrième rendez-vous collaboratif vient d’achever ce cycle numérique de réflexion. Le 18 mars, près de trois heures durant, 75 participants ont ainsi pu échanger, concept de tiers lieu à l’appui, autour d’une perspective : la réinvention des espaces mutualistes.

La relation aux adhérents comme priorité

« Cette nouvelle contribution à la feuille de route 2021-2023 a pour objectif de comprendre ce qu’est un tiers lieu, de se questionner sur sa pertinence pour les Mutuelles de France et d’en dresser une carte d’identité plus spécifiquement mutualiste », annonçait d’emblée Carole Hazé, vice-présidente de la Fmf, avant de contextualiser l’initiative : « Cette réflexion ne vient pas de nulle part. Son cadre est ancien. Mais la crise sanitaire et le premier confinement nous ont plus que jamais engagés à interroger notre capacité à maintenir la relation à l’adhérent. » « Nous avons des espaces mutualistes qui sont de véritables atouts en termes de proximité, réagissait Pierre Méry, administrateur de la Fmf. Il s’agit d’arriver à mieux les ouvrir sur la vie de la cité et des quartiers où ils sont implantés. »

Un défi organisationnel

Lisa Ribeaud et Anaïs Duport, respectivement chargées d’animation territoriale et de développement des services de soins et d’accompagnement mutualistes (Ssam) au sein de la Fédération, soulignaient quant à elle la triple dimension de cette conférence : « Chercher à dépasser la fonction première que nous avons assignée à chacun de nos espaces, c’est interroger les besoins de nos adhérents et des populations pour trouver de nouveaux usages des mêmes lieux. Mais c’est aussi ne pas craindre de sortir d’une organisation traditionnelle pour expérimenter d’autres modalités de gouvernance, plus transversales. L’intérêt porté à toutes les logiques de coopération est évidemment au cœur de la démarche. » Une démarche fondée sur des valeurs, ainsi que le rappelait Carole Hazé en conclusion de ce préambule : « La force de la mutualité, c’est la solidarité et l’association des adhérents à notre action, constitutives de notre identité et de notre projet social. »

Typologie des tiers lieux et santé

Après un bref historique remontant aux origines ouvrières des tiers lieux et la projection d’une vidéo donnant la parole aux acteurs investis dans les nouveaux espaces collaboratifs de la Croix-Rouge, une présentation de la typologie dressée par Raphaël Besson permettait de souligner un besoin. Ce chercheur du Cnrs distingue en effet tiers lieux d’activité (tels que les espaces de coworking), de service d’intérêt général (comme les maisons des services publics), d’innovation (fab labs, pour ne citer qu’eux), mais aussi tiers lieux culturels (friches culturelles ou autres) et sociaux (tels que le Tri postal à Avignon, avec son restaurant solidaire, son atelier, son offre d’hébergement…). Or, cette typologie ne fait pas mention des tiers lieux, encore peu nombreux, officiant dans le domaine de la santé. 

Sondage in vivo et retours d’expériences

Pour lancer le débat, un sondage était donc proposé à l’auditoire, chacun des participants devant voter pour des activités à développer dans un tiers lieu dit «  mutualiste ». « Prévention et promotion santé » arrivaient en tête, suivies de « Accompagnement des adhérents mutualistes » et « Services de soins et accompagnement », les activités d’éducation populaire et se retrouvant également en bonne place, loin devant le travail partagé et l’innovation. Pour autant, les échanges qui ont suivi ce vote témoignent d’une ouverture à d’autres perspectives. De tout le territoire national, les représentants mutualistes prenant part à cette conférence ont livré des exemples d’initiatives locales à suivre, telles les « portes ouvertes » organisées, autour du mutualisme, dans les salles d’attente des centres dentaires mutualistes de l’Hérault. Une piste parmi d’autres vers un nouvel usage de l’existant.

Vision politique

Parmi les premiers à prendre la parole sur ce que « doit » être un tiers lieu mutualiste, Patrick Julou, président du Groupe Solimut Mutuelles de France et de la mutuelle Mutami, n’éludait pas la problématique de fond : celle du renouvellement militant :« Au-delà des questions pratiques de l’espace physique et de son animation, le tiers lieu nous offre la possibilité de redevenir visibles en tant qu’acteurs du mouvement social, de nous sortir du carcan gestionnaire et de redonner du sens à notre action militante. Il nous rappelle aussi que le service aux adhérents dépasse largement la prestation assurantielle. » Une vision partagée par Nicolas Souveton, vice-président des Mutuelles de France, ou encore Antoine Di Ruzza, adhérent de la 525e Mutuelle. Ainsi s’agit-il, pour le mouvement mutualiste, de permettre aux adhérents, et plus largement aux populations, de reprendre le pouvoir, « de (re)devenir acteurs de leurs problématiques personnelles en même temps que producteurs de plus-value sociale. Sans pour autant chercher à pallier les défaillances des pouvoirs publics ».

Un autre modèle de développement

De fait, pour l’ensemble des participants, le tiers lieu mutualiste, facteur de cohésion territoriale et sociale, espace de mutualisation, lieu d’éducation populaire à la santé, n’aura de sens que s’il n’est pas un copier-coller de l’associatif et cultive son originalité. « La carte des idées élaborée au cours de ce débat oublie l’innovation alors même qu’elle est au cœur de notre histoire », soulignait in fine une des voix féminines connectées à Zoom, ce 18 mars. Et Béatrice Torres, de la Smh, de conclure, avec d’autres : « On ne valorise pas suffisamment ce qui est déjà fait sur le terrain à travers divers partenariats et qui peut présenter un caractère d’exemplarité, y compris en matière de tiers lieux. N’ayons pas peur de cela comme de nous interroger sur ce qu’on ne fait pas ou ce que l’on fait mal, de nous nourrir de ce qui se fait ailleurs, voire de co-construire ou d’investir des espaces qui ne nous appartiennent pas. »

Portant le débat sur un autre plan, Romain Boix, administrateur de la Fmf, soulignait sans langue de bois l’alternative qu’offrent les tiers lieux au modèle actuel des agences mutualistes et à leurs limites : « La numérisation de plus en plus forte des adhésions nous invite à regarder lucidement cette nouvelle possibilité qui représente bien sûr une prise de risque en termes d’investissements financiers et humains, mais qui fait aussi l’objet d’un soutien institutionnel et donne lieu à un véritable foisonnement intellectuel. Loin de le considérer comme une réponse magique aux problèmes auxquels est confronté le monde mutualiste, mettons donc l’outil au service d’un projet stratégique. »

Eva Mattei

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