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Serge Paugam : « Le Plan pauvreté du gouvernement a une vision trop individualiste »

Alors que la France traverse une crise sociale sans précédent, le sociologue Serge Paugam revient sur le Plan pauvreté présenté le 13 septembre dernier par le président de la République. Ce Plan a été peu médiatisé en raison du brouillage créé par la déclaration du président Macron : « Je traverse la rue, je vous trouve un emploi » en date du 16 septembre. Or, selon Serge Paugam, ce Plan contient « des points forts comme le fait de décider d’investir dès l’enfance dans la prévention de la pauvreté ». Mais déplore-t-il, la philosophie du Plan est individualiste : chaque individu doit être flexible, autonome, responsable de son parcours. « Il faut penser le social, comme dans les pays nordiques, en se référant à des collectifs pour valoriser l’utilité sociale des personnes en insertion. »
– Dans le contexte actuel de crise sociale, quel est votre analyse du Plan pauvreté présenté le 13 septembre dernier par le président de la République ?

Éradiquer la pauvreté en s’y attaquant dès l’enfance par des politiques préventives, telle est bien l’orientation essentielle du Plan pauvreté présenté par notre président et, en cela, il rejoint une aspiration solidariste. Il reprend ainsi le combat que mène le Mouvement ATD Quart Monde. Cette politique s’inspire par ailleurs de ce qui se pratique dans les pays nordiques et que l’on qualifie habituellement d’investissement social. On pourrait dire également que la philosophie de ce plan admet sans réserve que la nation tout entière a une dette à l’égard des pauvres et qu’elle doit faire plus pour celles et ceux qui ont moins, tout particulièrement les jeunes. Enfin, l’autre point fort de ce Plan est de prétendre pouvoir offrir un accompagnement social à toutes les personnes en difficulté d’insertion. Le projet de créer un grand service national d’insertion redonne une ambition collective en puisant dans ce qui a fait à la fois l’originalité et l’ambition du RMI, voté le 1erdécembre 1988. 

– C’est un Plan qui contient des mesures concrètes mais qui n’a été que très peu médiatisé, sa présentation étant brouillée par la phrase du président de la République : « Je traverse la rue, je vous trouve un emploi ». Qu’avez-vous pensé de ce télescopage ?

Cette déclaration a, en effet, été jugée pour le moins déplacée car elle sous-estime la difficulté des personnes au chômage et contribue à laisser entendre qu’elles ne font pas suffisamment d’efforts pour accéder à l’emploi. Pour notre  président, il suffit de traverser la rue pour trouver du travail. Mais de quel emploi s’agit-il ? L’emploi salarié stable ? Pas forcément car, selon lui, nous devons accepter la flexibilité et nous y préparer. Dans cette conception, ce n’est pas le groupe professionnel qui intègre et qui protège, c’est l’individu lui-même qui doit s’intégrer dans un monde flexible, seul face à son destin, c’est l’individu qui est responsable et qu’il faut responsabiliser davantage. 

– Que pensez-vous de ce projet de revenu universel d’activité ? 

Il s’agit d’une autre mesure phare de ce Plan pauvreté. Ce revenu universel d’activité n’est dit universel que parce qu’il entend regrouper plusieurs minima sociaux et aides sociales. Il consacre en réalité non pas la société du plein emploi, mais la société de la pleine activité. Comprenons qu’il s’agit ici tout à fois des emplois désirables et de ceux qui ne le sont pas, c’est-à-dire les emplois pénibles et aliénants, les petits-boulots mal payés, auxquels il faut ajouter les stages de formation et de requalification pour tenter d’y échapper. Chacun est appelé à trouver sa voie dans cette jungle avec la garantie d’un accompagnement social pour celles et ceux qui y sont les moins préparés. Mais comment encourager des individus au chômage parfois depuis plusieurs années et, par conséquent, très découragés, à accepter des emplois difficiles et dégradants ? Le président a pensé à tout : la sanction. Nul en effet ne pourra refuser de s’engager dans un contrat visant son insertion professionnelle. S’agit-il d’une menace réelle ? Chacun sait qu’il est très difficile de l’appliquer sérieusement.  

– Vous paraissez assez sceptique vis-à-vis des mesures visant à renforcer l’accompagnement social ? 

Que les choses soient claires ! Il me semble capital de renforcer l’accompagnement social des personnes en situation de précarité. Mais je souhaite attirer l’attention sur la nécessité de ne pas se contenter d’une approche individualiste du social. Il s’agit de tisser avec les personnes concernées des liens sociaux qui engagent la collectivité dans son ensemble. Il ne faut pas oublier que c’est en étant attachés à des groupes, et non pas seuls, que les individus deviennent des associés solidaires, qu’ils prennent conscience de leur utilité sociale et s’engagent pleinement au service de la collectivité. Les pays nordiques ont toujours pensé le social en se référant à des collectifs (lieux d’insertion, associations de quartier, culturelles ou sportives…). Enfin, force est de constater que si l’accompagnement social donne de bons résultats dans ces pays, c’est parce qu’ils lui consacrent des moyens humains et financiers bien plus importants que chez nous. 

* Spécialiste de la pauvreté, Serge Paugam est sociologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS) et directeur de recherches au CNRS. Dès 1991, il publie La disqualification sociale, essai sur la nouvelle pauvreté(éd. Puf). Auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la pauvreté et les inégalités, son dernier livre est paru en 2017 : Ce que les riches pensent des pauvres(collectif, éd. du Seuil).

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