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Covid 19 : « Cette crise sanitaire met en lumière le caractère essentiel de métiers qui étaient jusqu’à aujourd’hui invisibles »

Dominique Méda, sociologue, analyse la crise sanitaire due au coronavirus. Elle nous éclaire sur ces « petits » métiers essentiels, souvent occupés par des femmes, qui sont les moins valorisés et qui pourtant, sont en première ligne actuellement. Interview.

  • Que change la crise du coronavirus pour les « petits » métiers (aides-soignants, caissiers, livreurs…), principalement occupés par des femmes ?

La situation exceptionnelle que nous connaissons met en évidence toute une série de phénomènes et de faits dont nous ne nous rendions pas compte auparavant. Elle permet notamment de mettre en lumière le caractère absolument essentiel de tout un ensemble de métiers qui étaient jusqu’à aujourd’hui, sinon invisibles, du moins pas vraiment sous les feux de la rampe. On parle infiniment plus souvent des sportifs, des artistes, des dirigeants du Cac 40, des conseillers en communication, des responsables politiques que des caissiers, des livreurs, des chauffeurs routiers, des aides-soignants, des auxiliaires de vie, des agriculteurs, des maraîchers….

Or, ce sont ces derniers qui aujourd’hui permettent notre survie, c’est grâce à eux que les fonctions essentielles (se nourrir, se soigner) sont assurées. Nous nous rendons compte brutalement que toutes ces personnes et ces métiers, « invisibilisés » jusqu’à maintenant, sont ceux qui importent le plus. Sans eux nous ne pourrions pas survivre. Et en effet, les femmes sont en première ligne. Certes, il y a aussi des hommes et des métiers prestigieux parmi ceux qui sont essentiels à notre survie : les médecins, les techniciens, les infirmiers, les informaticiens… Mais le gros des bataillons qui nous permettent de continuer à vivre sont majoritairement des femmes, car ce sont elles qui occupent les métiers qui sont en première ligne, ceux du « care », du soin, de la vente et du nettoyage.

Ces professions sont aussi les moins bien rémunérées, parce qu’elles sont souvent occupées à temps partiel mais également parce que l’on considère que ces métiers sont le prolongement des compétences naturelles des femmes, qui sauraient instinctivement prendre soin, sourire…

Du coup, les classifications sur lesquelles reposent les rémunérations sont bien moins détaillées que celles des hommes et intègrent moins d’éléments à reconnaître monétairement. 

  • Pensez-vous qu’il y aura un changement pour eux après la crise ?

Tout dépendra de leur capacité à se mobiliser et à rappeler à quel point ils ont été utiles. Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes étaient aussi en première ligne (certes à l’arrière) pour la production et elles ont beaucoup investi les métiers jusque-là occupés par les hommes. Mais après, dans les années 1920 et 1930, on les a renvoyées à la maison…

Il serait absolument légitime de reconsidérer ces métiers, non seulement en augmentant leur reconnaissance sociale, mais aussi en les rémunérant mieux et en leur donnant plus de pouvoir à l’intérieur de l’entreprise. Comme à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, ce serait normal que l’on ressorte de cet épisode avec l’idée que les salariés doivent avoir plus de part aux décisions qui sont prises dans l’entreprise, sur l’organisation du travail mais aussi sur toutes les grandes décisions. On devrait aussi en profiter pour mettre un terme aux rémunérations exorbitantes des dirigeants du Cac 40, des sportifs ou d’autres professions qui, on l’a bien vu, n’ont aucun rapport avec leur utilité sociale. 

  • Que faudra-t-il changer en général dans le monde du travail, après la crise ? 

Beaucoup de choses ! D’abord, comme je le disais, revoir les rémunérations pour mieux les accorder avec la création de valeur pour la société. Ensuite, donner beaucoup plus de pouvoirs aux salariés sur l’organisation de leur travail ; généraliser le télétravail, qui a donné de bons résultats, mais en petite quantité : par exemple un jour ou deux. Car on a vu à la fois que cela évitait des déplacements souvent trop longs et coûteux, permettait de réduire les émissions de CO2, mais aussi que trop de télétravail rendait les échanges compliqués, isolait les salariés, abolissait les frontières entre vie professionnelle et vie familiale.

Enfin, on voit bien que si on veut retrouver une certaine indépendance et en même temps adapter nos sociétés aux contraintes écologiques, il va falloir relocaliser une partie de nos productions, et rendre nos territoires beaucoup plus auto-suffisants.

  • Cette crise peut-elle être une opportunité de changement ?

Oui, je considère que cela peut être une très grande opportunité de créer de nouveaux emplois. Des emplois qui seraient beaucoup plus axés sur la satisfaction des besoins sociaux que sur la création de valeur pour les actionnaires.

Ce serait aussi l’occasion de changer radicalement l’organisation du travail : mettre fin aux grandes chaînes de valeur internationales et à la domination de quelques multinationales.

On pourrait développer les coopératives, augmenter le nombre d’artisans dans un contexte de réindustrialisation de la France et redéployer de nouvelles filières de recyclage, réparation et fabrication de produits durables.

Dominique Méda est sociologue et directrice du Laboratoire de sciences sociales de Dauphine. http://www.irisso.dauphine.fr. Elle a notamment écrit : le Travail, Puf, « Que sais-je ?».

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