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Covid-19 : y aura-t-il des traitements pour tout le monde ?

Alors que l’épidémie de coronavirus Sars-CoV2 continue de se propager, que la communauté scientifique mondiale s’active dans la recherche de traitements, l’association France-Assos alerte : « Il est urgent de préparer dès maintenant les conditions d’un accès pour tous aux thérapies dont l’efficacité aura été démontrée », estime Yann Mazens, conseiller technique sur la question du médicament de l’association.

Yann Mazens : France Assos Santé

Votre association s’inquiète du fait que les traitements contre le Covid-19, lorsqu’ils seront trouvés, puissent ne pas être accessibles à tous ? Est-ce un risque important ?

Nous avons tous pour l’instant les yeux rivés sur les résultats potentiels des essais des différents traitements en cours d’expérimentation, en particulier la chloroquine. Les pistes thérapeutiques actuelles sont diverses, regroupant des médicaments déjà utilisés pour d’autres indications, d’autres non commercialisés ou encore en phase de développement. Nous ne souhaitons pas rentrer dans le débat sur l’efficacité de tel ou tel traitement. En revanche, nous souhaitons alerter sur le fait que, lorsqu’ils seront trouvés -e t ils le seront avant les vaccins -, cela ne veut pas dire qu’ils seront disponibles pour tout le monde. Le risque est grand, si l’on ne s’y prépare pas, d’être confrontés à un problème de rationnement de ces médicaments.

Quelles seraient les causes de ces rationnements ?

Nous risquons de nous heurter à un problème de production. Quels laboratoires seront capables, demain, de fabriquer des traitements en quantité suffisante pour alimenter tout le marché ? Nous pourrions assister à une compétition entre Etats à l’image de celle qui s’est opérée avec les masques ou encore la chloroquine. Le Maroc, par exemple, a réquisitionné les stocks de ce médicament produits sur son territoire tandis que le ministère de la Santé français publiait fin mars un arrêté (1) pour en interdire l’exportation. L’Inde a fait de même au mois de mars avec 26 principes actifs pharmaceutiques utilisés dans le traitement des symptômes de la maladie en prévision de pénuries. La préférence nationale semble être devenue la règle alors que la solidarité sanitaire internationale est incontournable dans la lutte contre la pandémie. Nous avons aussi des inquiétudes concernant le Remdesivir, médicament antiviral du laboratoire américain Gilead Sciences. Développé à l’origine pour lutter contre le virus de la fièvre Ebola, il pourrait s’avérer efficace dans la lutte contre le Covid-19.  Or, ce laboratoire américain nous rappelle des mauvais souvenirs. C’est lui qui commercialisait il y a quelques années des traitement contre l’hépatite C à 40 000 euros.

Si on laisse faire la loi de l’offre et de la demande, le coût des traitements pourrait les rendre les inaccessibles. Ethiquement c’est bien sûr inimaginable, mais en terme d’efficacité de stratégie dans la lutte contre la pandémie, ce serait aberrant.

Or la question du prix de ces futurs traitements, potentiellement très différents en fonction de leur positionnement actuel, est rarement évoquée. Ce sera pourtant une variable essentielle pour garantir un accès universel aux soins à l’échelle globale. La lutte contre les épidémies a montré que toute découverte ne constituait une réelle avancée que si elle était disponible pour tous.

Vous anticipez un risque plus important pour les pays les plus pauvres ?

Oui mais pas seulement. En 2014, les prix des nouveaux traitements contre l’hépatite C ont conduit l’État français à rationner l’accès aux soins, en réservant pendant plus de deux ans les médicaments aux seules personnes à un stade avancé de la maladie. 

Que préconisez-vous ?

Toutes les solutions doivent aujourd’hui être explorées, notamment en s’appuyant sur les expériences et les leçons du passé. Nous devons faire primer l’accès aux soins sur les intérêts économiques et financiers, notamment de certains industriels du médicament, mais il est grand temps d’agir. Certains outils comme les patent pools (partage de brevets) ou la licence obligatoire ou volontaire ont déjà été utilisés avec succès, notamment pour lutter contre des maladies infectieuses (Vih, tuberculose, hépatite C). Pour ces maladies, les laboratoires ont mis en commun leur licences afin que d’autres labos puissent les fabriquer, faire augmenter la production et baisser les prix. Ces pattern pools ont été organisés par Unitaid, organisation internationale qui vise à réduire le prix des médicaments pour les maladies infectieuses ou contagieuses, mais d’autres modèles sont à inventer.

Que peut faire la France sur cette question ?

La France doit agir au niveau international mais elle doit également montrer l’exemple en s’opposant par tous les moyens à des prix qui ne soient ni justes ni maîtrisés. Il faut relancer la recherche sur les traitements des maladies infectieuses, délaissés ces dernières années au profit de médicaments pour les maladies chroniques leur procurant des marges financières fortes. Il est aussi temps de faire bouger les choses au niveau européen qui, à l’exception de l’Agence européenne du médicament, n’a aucune prérogative en la matière. Enfin, il faut s’atteler à relocaliser la production.

  1. Arrêté du 29 mars 2020 : « Afin de garantir l’approvisionnement approprié et continu des patients sur le territoire national, en officines de ville comme dans les pharmacies à usage intérieur, l’exportation des spécialités contenant l’association lopinavir/ritonavir ou de l’hydroxychloroquine est interdite». 
Anne-Marie Thomazeau
Rédactrice en chef adjointe du magazine Viva, Anne-Marie Thomazeau est spécialisée dans la protection sociale et l’économie de la santé.

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