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« La crise exacerbe les inégalités sociales et de santé », estime l’économiste Lucas Chancel

L’économiste Lucas Chancel, spécialiste des inégalités et de l’environnement, plaide pour que les êtats mettent en œuvre des réponses adaptées pour limiter les inégalités sociales face à une crise économique d’ampleur.


Chacun aujourd’hui possède sa lecture de la crise. Quelle est la vôtre ?

Je m’intéresse particulièrement aux conséquences de cette crise sur les inégalités sociales et de santé. Celles-ci étaient déjà fortes avant la crise. Cette dernière les exacerbe aujourd’hui.

Pourtant, les épidémies ont cela de particulier qu’elles touchent tous les pays et tous les hommes, riches et pauvres sans distinction. En cela, ne peuvent elles être un facteur de réduction des inégalités ?

Certes, le Covid-19 touche tout le monde, puissants compris et même certains responsables politiques. Nous l’avons vu avec la contamination de Boris Johnson. Mais en réalité, les catégories populaires sont impactées de manière disproportionnée par cette épidémie. Car comme il l’a déjà été beaucoup dit, les premiers de cordée télé-travaillent tandis que les premiers de corvée sont sur le terrain. De plus, les gens modestes sont en règle générale plus touchés par les maladies. Leurs parcours sont plus chahutés. Ils connaissent une pénibilité au travail plus grande qui les affaiblit. Souvent, ils ont dû faire face à des accidents de la vie qui ont eu des conséquences sur leur santé. Les plus pauvres sont donc plus vulnérables aux crises sanitaires. Nous l’avions constaté pendant la canicule en France en 2003 : le fait d’être – ou d’avoir été – ouvrier entraînait un taux de risque équivalent à celui d’avoir une maladie cardio-vasculaire importante. Vient se rajouter à ce phénomène le fait que les départements les plus pauvres comme la Seine-Saint-Denis sont aussi sous-dotés en services publics, en particulier de santé.

Quelles conséquences cette crise va-t-elle avoir sur les inégalités sociales demain ?

Les crises peuvent avoir des conséquences variées sur les inégalités. Celles-ci dépendent des politiques publiques mises en place pour y faire face. La crise de 2009 a exacerbé les inégalités. Les très hauts patrimoines ont d’abord fortement chuté mais se sont reconstruits très rapidement. En moins de quatre ans, ils se sont remis à progresser au rythme d’avant-crise. Les 1 % les plus riches ont même vu leur patrimoine dépasser celui qu’ils possédaient avant 2009. Cela n’a pas été le cas pour les personnes en bas de l’échelle sociale. Aux Etats-Unis, la moitié de la population est plus pauvre aujourd’hui qu’avant la crise de 2009. Mais ce n’est pas une fatalité. Après la crise de 1929, les politiques sociales et fiscales de régulation ont marché.

« Les Etats ont toujours le choix de la réponse adaptée pour limiter les inégalités sociales face à une crise économique d’ampleur. Le futur est donc entre nos mains. »

Certains disent qu’il y aura un avant et un après Covid-19. Que plus rien ne sera jamais comme avant. D’autres ne le pensent pas. Quelle est votre position ?

Il faut se garder des discours déterministes. Il me semble qu’aujourd’hui rien n’est écrit. C’est à nous de remplir les pages de ce nouveau chapitre. Nous faisons face à un choc d’ampleur qui laissera des traces individuellement, intimement et collectivement. Une partie de la population pourrait être tentée de tourner la page pour revenir le plus rapidement possible à un monde qui fonctionnera de manière aussi inégalitaire que par le passé. On peut, par exemple, assister à une réaction anti-gouvernement et pro-marché de la part de personnes mettant en cause la gestion de la crise par les services publics. L’autre option, celle que je soutiens, vient d’un constat encourageant. Nous avons utilisé dans cette crise des outils de politiques économiques qui semblaient impossible à mettre en œuvre, irréalistes : le contrôle des prix, l’organisation de la production par la puissance publique. Cette « boîte à outils » pourrait être utile demain pour des objectifs ambitieux.

C’est-à-dire ?

Les prochains enjeux, nous les connaissons. Ils sont liés à la crise climatique dont l’une des conséquences est la fonte du permafrost qui pourrait libérer des bombes de carbone et de méthane mais aussi des virus anciens, emprisonnés depuis des millions d’années. Ces derniers pourraient se répandre à la surface du globe. Et nous ne saurons pas y faire face. Devant de tels risques épidémiques liés au réchauffement climatique, les déplacements en avion entre Paris et Marseille seront-ils demain encore justifiés alors que ce trajet est aussi rapide en train ? L’Etat n’aurait-il pas son mot à dire sur cette question ? Ces outils de régulation devraient bien sûr être utilisés avec parcimonie et dans un cadre démocratique strict.

Le « jour d’après », quels seront, selon vous, les changements à mettre en œuvre dans l’urgence, puis dans le court et moyen  terme ?

Certains appellent à laisser s’effondrer des pans entiers de de notre économie pour sauver le climat. A l’opposé d’autres, pour éviter un drame économique et social, veulent sauver tous les secteurs. La première n’est pas une option viable car elle n’est pas soutenable politiquement. Quant à la seconde, elle fait peser des risques énormes pour le climat et d’explosion des épidémies. Il faut trouver un espace intermédiaire : venir en aide à tous les secteurs de l’économie mais sous conditions, en particulier en nationalisant certaines activités hautement « carbonées » comme le secteur aérien ou le pétrole. La nationalisation permettrait de fixer des objectifs vérifiables, quantifiables, et de nous engager dans l’organisation de la transition écologique. Avec les nationalisations, c’est le contribuable qui met la main à la poche. Il a donc légitimement un droit de regard sur ce qui se passe.  

Anne-Marie Thomazeau
Rédactrice en chef adjointe du magazine Viva, Anne-Marie Thomazeau est spécialisée dans la protection sociale et l’économie de la santé.

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