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« La lutte contre la fracture numérique passe par une vraie politique d’accompagnement des personnes »

Alors que la crise de la Covid a entraîné une forte croissance de l’usage du numérique en santé, la conseillère technique santé de l’Uniopss, Laurie Fradin, s’inquiète « de voir se creuser l’écart entre ceux qui s’en saisissent et ceux pour qui c’est difficile ». Selon elle, beaucoup de remontées de terrain indiquent que « la téléconsultation n’est pas adaptée à certains publics : les personnes en situation de handicap, celles souffrant d’addictions et de troubles psychiques, les personnes très âgées et celles en situation de vulnérabilité sociale ». Pour Laurie Fradin, « l’accompagnement au numérique » est nécessaire et  « les mutuelles ont toute leur place dans ce domaine car elles ont une expertise dans l’accompagnement de certains publics ». Reste aux pouvoirs publics à engager une vraie politique en la matière.

– L’Uniopss est très impliquée dans la lutte contre la fracture numérique en santé. Quel est votre constat ?

La crise de la Covid a amplifié une fracture numérique qui est là depuis un moment. L’Uniopss alerte depuis plusieurs années sur la raréfaction des guichets et le passage au numérique de l’administration. Nous sommes en phase avec le rapport du Défenseur des droits de janvier 2019 qui dénonce les inégalités d’accès aux services publics liées à la dématérialisation des démarches administratives. Cela ne concerne pas que la santé, mais c’est fondamental aussi en santé car l’accès aux droits est un préalable à l’accès aux soins. Par exemple, comment obtenir un titre de séjour pour soins quand on n’arrive pas à avoir un rendez-vous en préfecture via la plateforme en ligne ?

Avec la pandémie actuelle, on constate une croissance spectaculaire de l’usage du numérique en santé par les Français (téléconsultations, Dmp, comptes Ameli, renouvellements d’ordonnances, prises de Rdv en ligne…), mais il faut s’inquiéter du risque de voir se creuser l’écart entre ceux qui s’en saisissent et ceux pour qui c’est difficile. On estime que 20 % de la population française est éloignée du numérique, ce qui n’est pas rien.

Nous avons beaucoup de remontées du terrain sur les différents publics concernés par cette inégalité en santé.

  • Tout d’abord, les bénéficiaires de l’Aide médicale de l’Etat (Ame) n’ont pas une carte à puce avec télétransmission de type carte Vitale. Ils ont une carte papier qui demande plus de travail administratif aux professionnels de santé, ce qui peut expliquer en partie des refus de soins.
  • Ensuite, si la téléconsultation est très utile en temps d’épidémie, elle n’est pas adaptée à certains soins ou à certains publics : les personnes en situation de handicap, celles souffrant d’addictions et de troubles psychiques, les personnes très âgées et les personnes en situation de vulnérabilité sociale. Cela dépend vraiment des situations, il n’est pas possible de généraliser : ainsi il a été observé que la télépsychiatrie fonctionne plutôt bien avec les adolescents.

« Nous demandons donc aux pouvoirs publics de mettre en place une vraie politique d’accompagnement au numérique, financièrement, techniquement, humainement. »

Quelles demandes adressez-vous aux pouvoirs publics pour lutter contre cette nouvelle inégalité dans l’accès aux soins ?

Nous demandons que l’accompagnement à la téléconsultation soit rémunéré. C’est déjà le cas des professionnels de santé infirmiers libéraux. En revanche, cet accompagnement est mal pris en compte dans le budget des établissements sociaux et médico-sociaux (Esms). Il y a bien des financements pour développer la téléconsultation dans les Ehpad, mais cela tarde à se mettre en place pour les autres Esms. Sans compter que chaque médecin a un logiciel différent, ce qui pose de vrais problèmes d’interopérabilité. Quant aux établissements pour personnes en situation de handicap, cela commence tout juste à se déployer. 

Nous demandons donc aux pouvoirs publics de mettre en place une vraie politique d’accompagnement au numérique, financièrement, techniquement, humainement. A noter que l’Uniopss fait partie du groupe de travail sur « les fractures numériques en santé » mis en place par le Conseil du numérique en santé*. Une première expérimentation d’accompagnement et de formation aux outils va être lancée en mars 2021 dans la Drôme. Si elle est concluante, elle aura vocation à être généralisée à l’ensemble du territoire à partir de 2022.

Et, selon vous, quelle doit être la place des mutuelles dans ce combat ?

Les mutuelles ont toute leur place dans cette lutte contre la fracture numérique car elles ont une expertise dans l’accompagnement de certains publics. Elles le font pour les bénéficiaires de la Complémentaire santé solidaire (Css) : elles les accompagnent dans leurs démarches d’ouverture de droits et donc d’accès aux soins. Pour l’usage du numérique, elles peuvent faire des informations de sensibilisation et de formation sur leurs sites Internet. Mais, dans ce domaine, l’accompagnement individuel est très important pour lever les freins et les craintes. C’est pourquoi, on peut penser qu’elles devraient s’adresser directement à leurs adhérents pour connaître leurs besoins et y répondre. Autant de pistes qui impliquent au préalable de former certains de leurs personnels à l’accompagnement aux outils numériques.

* Le Conseil du numérique en santé est une instance rattachée au ministère des Solidarités et de la Santé, créé en juin 2019 par la feuille de route du gouvernement sur le numérique en santé du 25 avril 2019.

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