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« Le déficit ne doit pas être un prétexte pour casser la Sécu » pour Nathalie Coutinet, économiste de la santé

Il y a peu, on s’inquiétait d’un déficit de la Sécurité sociale de 5 milliards d’euros. Avec la crise de la Covid-19, ce déficit va plonger à 41 milliards d’euros, au minimum. Un décrochage impressionnant, supérieur à celui qui avait suivi la crise financière de 2008 (28 milliards d’euros en 2009-2010). Ce qui ne va pas manquer d’attiser les velléités de réforme de la part de ceux qui prônent une limitation de la protection sociale prise en charge par la collectivité. L’économiste de la santé à l’Université Sorbonne Paris Nord, Nathalie Coutinet, alerte : « Attention à ce que le déficit ne soit pas un prétexte pour remettre en cause la Sécurité sociale solidaire. » D’autant que cette membre des Economistes atterrés le rappelle : « C’est la Sécurité sociale qui supporte la majeure partie du soutien de l’Etat actuel.»

Avec la crise actuelle, le déficit de la Sécurité sociale plonge à au moins 41 milliards d’euros en 2020. Comment appréhendez-vous un tel montant ?

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que, face à la crise, c’est la Sécurité sociale qui va supporter la majeure partie du soutien de l’Etat. Le déficit annoncé n’est donc pas lié à une quelconque mauvaise gestion de la Sécu, à un abus des assurés sociaux ou à des questions démographiques, comme on risque de l’entendre.

Pour rappel, le déficit annoncé d’au moins 41 milliards d’euros correspond à une hausse de l’ONDAM de 2,4 % à 6,4 % et se répartit de la façon suivante :

  • des dépenses supplémentaires : les coûts sanitaires de la Covid-19 ; les équipements des soignants pour la Covid-19 (8 milliards d’euros) ; les congés maladie pour garde d’enfants ; le coût des masques et des tests ; les primes accordées aux soignants (1,3 milliards d’euros sans compter les primes au personnel des Ehpad) ;

– des manques de recettes : le report des cotisations patronales ; les moindres recettes de CSG et de cotisations salariales liées aux interruptions d’activité, au chômage partiel (les personnes touchent 85 % de leur salaire net), aux baisses d’activité. La baisse des revenus des ménages s’inscrit dans une réduction du PIB de l’ordre de 8 %.

Attention à ce que, en sortie de crise, ce déficit ne soit pas un prétexte pour remettre en cause la Sécurité sociale solidaire en redéfinissant ce qui doit être pris en charge par la collectivité et par l’individu.

« Le risque, c’est d’en arriver à une Sécu qui finance l’hôpital, soit le gros risque, et que le petit risque soit privatisé (soins de ville, médicaments), ce qui veut dire qu’il passerait à la charge des ménages et des organismes complémentaires. »

On doit faire face à ce déficit abyssal au moment où l’on a de forts besoins de financement pour l’hôpital et la dépendance. Comment trouver les ressources nécessaires ?

Il est question d’un plan massif pour l’hôpital incluant des revalorisations de carrière et l’on attend toujours la loi sur la dépendance qui est une priorité au vu du drame que subissent les Ehpad. Avant la crise de la Covid-19, beaucoup comptaient sur l’extinction de la dette de la Sécurité sociale placée à la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale), qui devait permettre de dégager entre 18 et 24 milliards d’euros tous les ans à partir de 2024. Ceci est désormais caduc.

Pour financer ces 41 milliards et les besoins supplémentaires pour l’hôpital et la dépendance, c’est à l’Etat, sur son budget, d’intervenir. On a vu l’Etat ponctionner la Sécurité sociale pour financer les mesures dites « Gilets jaunes ». A l’inverse, l’Etat doit financer la Sécu. Ce qui a aggravé la crise de la Covid-19 en France, c’est le sous-financement de l’hôpital public. Les Français ont été surpris d’une telle détérioration de ce service public et attendent des investissements.

Ce serait une erreur pour le redémarrage de la croissance d’opter pour la solution qui est la tentation classique des gouvernements : réduire les dépenses de protection sociale et augmenter fortement les impôts.

Un financement du déficit de la Sécurité sociale par l’Etat renvoie à l’endettement considérable de l’Etat pour passer cette crise. Faut-il s’en inquiéter ?

Pour faire face à la crise de la Covid-19, la dette de la France a fortement augmenté (+16,9 %) et représente à ce jour 115 % du PIB. C’est une hausse considérable, mais moindre que celle de la crise financière de 2008 (+ 33,5 %). Il faut donc relativiser. Aujourd’hui, l’Etat emprunte à taux 0 ou à taux négatif et, sa signature étant apprécié des prêteurs, il peut continuer à emprunter si nécessaire.

Dans le contexte actuel, l’urgence n’est pas de rembourser la dette, mais de faire en sorte que les Français soient soutenus dans l’adversité. Certains ont l’habitude de pointer la dette comme une raison de couper dans la protection sociale et les dépenses publiques. Mais il faut rappeler que, derrière la dette, il y a des actifs. Avec ces emprunts, l’Etat finance des écoles, des hôpitaux, des routes…

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