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Médicaments : « Les réformes à mettre en oeuvre concernent avant tout la politique des prix », estime Etienne Caniard

La crise sanitaire a mis en lumière pour le grand public la question des pénuries de médicaments. Ce n’est pas un sujet nouveau : en 2018 déjà, les sénateurs français publiaient un rapport alarmant sur cette question. Les associations, comme la Ligue contre le cancer, ne cessent également de dénoncer la politique des prix du médicament qui rend l’accès à certaines spécialités extrêmement difficile. Etienne Caniard, ancien président de la Mutualité française et de la Haute Autorité de santé, en appelle à plus de régulation.

Comment expliquer l’augmentation des pénuries de médicaments ? Faut-il s’en inquiéter ?

Les pénuries de médicaments ne sont pas un phénomène nouveau, mais le nombre de produits concernés a beaucoup augmenté ces dernières années : on est passé de 209 signalements en 2012 à 917 en 2018.  Il est indispensable, pour dépasser les solutions d’apparent bon sens mais à l’efficacité limitée, telle la relocalisation de la production, d’analyser les caractéristiques des produits concernés et les évolutions de l’industrie pharmaceutique.

Les produits qui subissent les ruptures d’approvisionnement sont souvent anciens. Contrairement aux produits récents, ils ne bénéficient ni de prix élevés ni d’un modèle industriel intégré. Les formes injectables sont davantage touchées, et trois classes thérapeutiques représentent plus de la moitié des ruptures : les anti-infectieux, les médicaments du système nerveux central et les anticancéreux. 

Cette typologie s’explique notamment par les évolutions du marché du médicament : éclatement des différentes étapes de la fabrication pour optimiser les coûts, notamment pour les produits les moins chers, recherche d’une rentabilité de court terme qui a notamment conduit à travailler en flux tendus, sans stocks, développement des marchés émergents, complexification de la chaîne de production… 

Sans changements profonds et sans une coopération entre Etats, notamment au niveau européen, les ruptures demeureront. Et plus elles seront nombreuses, plus les conséquences pour les patients seront importantes. C’est un vrai sujet d’inquiétude.

« s’il n’existe pas de corrélation entre délocalisation et ruptures d’approvisionnement, il en existe une avec les situations de concentration de production. » 

Selon vous, que faudrait-il mettre en place urgemment pour que la situation change ?

Un préalable, il faut pouvoir anticiper les risques de rupture pour mieux les prévenir. De ce point de vue, les systèmes d’information de l’Ansm et au niveau européen ne sont pas à la hauteur. Notre connaissance de l’ensemble des étapes de production est parcellaire, nous ignorons donc où se situent les points de vulnérabilité.

Les réformes à mettre en œuvre concernent avant tout la politique des prix. N’oublions jamais que la perte de chance pour les patients est l’absence de possibilité d’accès à un produit innovant du fait de son prix, parfois incompatible avec la pérennité des systèmes de protection sociale. Mais il faut aussi s’interroger sur une pression « excessive » sur les prix de certains médicaments anciens à l’origine de la fragmentation des processus industriels et donc des risques de rupture.

Il faut également mettre en œuvre, dans un cadre multilatéral, une véritable politique industrielle, avec une régulation qui intègre la nécessité de sécuriser avant tout les Mitm* sans alternative thérapeutique. Enfin, il faut veiller à éviter les situations de monopole. En effet, s’il n’existe pas de corrélation entre délocalisation et ruptures d’approvisionnement, il en existe une avec les situations de concentration de production. C’est donc dans ces situations qu’il convient d’agir en priorité.

Les mutuelles pourraient-elles jouer un rôle dans cette régulation à l’image de certains réseaux américains ? Sous une autre forme ?

Un mouvement intéressant se dessine aux Etats-Unis, celui de Civica, acheteur de médicaments créé à l’initiative de structures non lucratives. Il regroupe un tiers de l’offre hospitalière et négocie des engagements de prix et d’approvisionnement dans la durée en contrepartie d’un volume d’achat ferme et pluriannuel. C’est un exemple de régulation, mais qui n’est pas transposable en France, les mutuelles n’ayant pratiquement aucune marge de manœuvre pour la gestion de risque. La pratique de taux d’intervention très faibles des régimes obigatoires qui transfère le risque financier sur les mutuelles sans leur donner les moyens de gérer ce risques est une pratique déresponsabilisante : seuls les pouvoirs publics ont les outils pour agir mais sans incitation a le faire puisque leur apport au financement est marginal, comme dans le cas des médicaments remboursés à 15 % par la Sécu.

* Médicaments à intérêt thérapeutique majeur.

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Anne-Marie Thomazeau
Rédactrice en chef adjointe du magazine Viva, Anne-Marie Thomazeau est spécialisée dans la protection sociale et l’économie de la santé.

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