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Pénurie de médicaments : «Il y a un besoin urgent de coopération internationale» estime Etienne Caniard

L’ancien président de la Fédération Nationale de la Mutualité Française et membre de la Haute autorité de santé était l’invité du petit déjeuner de l’Association nationale de la presse mutualiste (AMPM) sur le thème de la pénurie de médicaments, sujet particulièrement d’actualité durant la crise sanitaire et alors même que la Ligue contre le cancer et France assos santé se mobilisent sur cette question et invoquent l’urgence de trouver des solutions pérennes.  

Les pénuries sont d’abord liées aux prix des médicaments trop élevés lorsqu’ils concernent des médicaments innovants. «Pour la fixation du prix de l’innovation par exemple, la seule règle qui existe c’est le rapport de force ou le prix que les Etats-Unis sont prêts à payer.  En France ce prix fixé artificiellement par les laboratoires, est payé par la protection sociale.».

L’actualité récente donne un exemple des « petits arrangements entre amis » que déplore Etienne Caniard : ainsi les laboratoires Novartis, Roche et Genentech ont été condamnés à 444 millions d’euros pour « pratiques abusives » par l’autorité française de la concurrence, qui accuse les laboratoires d’avoir cherché à « préserver » les ventes d’un médicament traitant la dégénérescence maculaire (DLMA) au détriment autre traitement moins cher. Pour l’autorité, ces laboratoire sont mis en œuvre un abus de position dominante collective afin de préserver la position et le prix du Lucentis, en freinant l’utilisation de l’anticancéreux Avastin » ayant des effets positifs sur la DLMA. Or, l’Avastin a un coût 30 fois moins élevé que le Lucentis : une injection du premier coûte 30 euros, contre 1.161 euros pour le second. L’autorité juge que « les pratiques en cause sont particulièrement graves, car elles sont intervenues dans le secteur de la santé, où la concurrence est limitée, et plus spécifiquement, dans un contexte de débat public sur l’impact sur les finances sociales du prix extrêmement élevé du Lucentis », remboursé à 100 %.

Mais à l’inverse des prix de médicaments fixés trop bas peuvent entraîner une perte d’intérêt pour les laboratoires comme cela s’est produit à de nombreuses reprises ces dernières années pour les vaccins : « les prix des vaccins en France sont indécemment bas, c’est pourquoi les laboratoires se sont détournés de leur fabrication ou ont trouvé des parades au blocage des prix en proposant à la vente des packaging de plusieurs vaccins, certains obligatoires et d’autres seulement recommandés pour pouvoir fixer leurs prix librement ». 

POUR ÉTIENNE CANIARD, « C’EST UN SUJET AUX DIMENSIONS MULTIPLES, REFLET DE LA COMPLEXITÉ DE LA POLITIQUE DU MÉDICAMENT. IL FAUT AVANT TOUT POSER LE BON DIAGNOSTIC ET IDENTIFIER LES LEVIERS POUR AGIR POUR QUE LES PATIENTS NE SE RETROUVENT PAS LES OTAGES D’UNE POLITIQUE QUI LES DÉPASSE ».

Complexité des chaînes de production

Mais si la question du prix du médicament est un sujet, on néglige bien souvent les causes liées aux chaînes industrielles de production qui représentent 60 % des pénuries de médicaments. Une partie concerne les difficultés d’approvisionnement en principes actifs et l’autre en produits finis. 

«Les chaînes de production sont éclatées en une multitude d’intervenants. Il y a d’abord en amont les acteurs de la chimie fine et de la pétrochimie qui participent à la fabrication de solvants ou adjuvants, puis les producteurs de substances actives, les acheteurs de matières premières, les fabricants, les stockeurs, les importateurs, les exploitants, les grossistes répartiteurs. La spécialisation de certains pays, la concentration et la constitution de  monopoles, freinent la régulation qui est devenue extrêmement difficile et chacun de ses échelons connaît une fragilisation croissante». 

Par exemple, l’Italie du nord possède le monopole mondial des principes actifs qui composent l’Amoxiciline, un des antibiotiques les plus utilisés. Celui ci est ensuite fabriqué presque essentiellement dans trois pays (Autriche, Chine, Espagne). Qu’un maillon de la chaîne cesse de fonctionner et des ruptures dans l’approvisionnement peuvent durer plusieurs semaines et d’autant plus que les usines de production fonctionnent à flux tendus avec des stocks presque inexistants.

Une nécessaire régulation

«Comme elle fabrique des produits de santé, l’industrie pharmaceutique ne répond pas aux règles classiques du marché d’où le besoin urgent de mettre une coopération internationale qui n’existe pas. L’OMC, par exemple a un rôle important à jouer même si son fonctionnement est aujourd’hui bloqué par les Etats-Unis». L’ancien président de la Mutualité française déplore qu’il n’existe pas au niveau de l’Agence nationale de sécurité du médicament ou de l’agence européenne du médicament une cartographie des produits et lieux de productions qui permettrait d’identifier les maillions faibles et d’anticiper les pénuries.

Étienne Caniard ne croit pas pour autant aux nationalisations généralisées car elles ne seraient pas pertinentes en matière d’innovation qui nécessite de la souplesse mais n’exclue pas qu’elle puisse exister ponctuellement dans certains secteurs comme les laboratoires à buts non lucratifs mis en place dans le cadre du Genéthon pour la recherche sur les maladies rares.

Un partenariat Sécu-mutuelles ?

Quant à envisager un partenariat sécu-mutuelles qui pourrait intervenir dans la production de génériques ou de médicaments essentiels, Étienne Caniard avoue ses réserves et ses interrogations : «Je me méfie toujours lorsqu’ont veut confier sans subventions à l’Économie sociale et solidaire une économie de réparation jugée non rentable par le secteur privé».

Il se dit attentif en revanche au système américain dans lequel des mutuelles américaines qui possédant des établissements hospitaliers à but non lucratifs négocient directement des ristournes avec les laboratoires pharmaceutiques ou recourent à des intermédiaires (les réseaux de pharmacies CVS ou Walgreens ) en s’engageant sur des garanties d’achats sur le volume et dans la durée.

Anne-Marie Thomazeau
Rédactrice en chef adjointe du magazine Viva, Anne-Marie Thomazeau est spécialisée dans la protection sociale et l’économie de la santé.

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