Accueil Retraites Rachel Silvera : « Les femmes seront perdantes »

Rachel Silvera : « Les femmes seront perdantes »

Economiste spécialiste de la condition des femmes sur le marché du travail, Rachel Silvera est catégorique : la réforme des retraites va pénaliser les femmes qui auront dans l’ensemble de plus faibles pensions, vont perdre le bénéfice des 8 trimestres par enfant et ne toucheront pas forcément le minimum prévu de 1000 euros puisqu’il faut pour cela une carrière complète. « Seules 40 % des femmes ont aujourd’hui une carrière complète à l’âge de départ légal de 62 ans ». 

  • Un risque de baisse des pensions pour la grande majorité des femmes

Il est évident que les femmes vont être globalement perdantes. On nous dit que, dans le système à points, toute heure travaillée va compter et que c’est donc positif. Mais il faut savoir que, actuellement, seules 4 % des femmes ne valident pas un trimestre car elles ont travaillé moins de 150 heures. Pour celles-là, en effet, c’est un mieux. Mais c’est une infime minorité.

Pour le plus grand nombre, le fait de retenir toutes les années travaillées et non les 25 meilleures ne pourra être que moins favorable. De même, dans la fonction publique qui compte 63% de femmes, le calcul sur les six derniers mois est bien plus avantageux. Il faut comprendre que les femmes ont des carrières moins rémunérées que les hommes, moins ascendantes et qu’elles continuent à avoir d’énormes trous dans leur parcours alors qu’on nous dit qu’elles travaillent de plus en plus comme les hommes. Dans la réalité, la maternité conduit les femmes à avoir des carrières spécifiques marquées par ce que j’appelle le « soupçon de maternité ». Quand ce n’est pas elles qui choisissent le temps partiel pour s’occuper de leurs enfants (un tiers des femmes sont à temps partiel), les employeurs auront toujours tendance à imposer ce temps partiel, à les placer dans des emplois moins reconnus, moins valorisés et donc moins bien payés : l’écart moyen actuel de salaires à compétence et diplôme égaux est de 26 %. 

  • La hausse probable des femmes retraitées pauvres

Aujourd’hui, l’écart de pension entre les hommes et les femmes est de 42 %. La retraite est ainsi le miroir grossissant des inégalités salariales. La réforme actuelle ne répond pas à cet impact de la maternité, à cet enjeu de l’égalité et risque, au contraire, de faire basculer nombre de femmes retraitées dans la pauvreté. En Suède où le système à points a été mis en place, la pauvreté des femmes à la retraite est passée du simple au double.

  • La disparition des 8 trimestres validés par enfant

Jusqu’à présent, les femmes bénéficiaient de 8 trimestres validés par enfant, ce qui venait compenser et réparer une inégalité de fait avec les hommes : le poids des charges familiales et domestiques pèse toujours sur elles. Il faut avoir à l’esprit que seules 40 % des femmes ont aujourd’hui une carrière complète à l’âge de départ légal de 62 ans. Celles-ci, pour ne pas subir de décote, travaillent généralement jusqu’à 67 ans. Ces 8 trimestres permettaient à un grand nombre de femmes de partir à 62 ans avec une pension complète. Avec la réforme, les femmes comme les hommes nés à partir de 1975 vont donc prendre leur retraite à ce qui appelé par le texte de loi « l’âge d’équilibre », c’est-à-dire à 65 ans, 66 ans, 67 ans, on ne sait pas.

  • Des majorations par enfant insuffisantes pour les femmes

La réforme prévoit une majoration de la pension de 5 % pour le premier enfant, de 5 % pour le deuxième et de 7 % pour le troisième. Cela va dans le bon sens puisque dans le système actuel, une majoration n’existait que pour le troisième enfant (10 % pour chaque parent). Le projet de loi initial prévoyait un droit d’option des parents qui pouvaient décider entre eux qui du père ou de la mère allait bénéficier de cette majoration. Les hommes ayant de meilleures pensions en général, le choix risquait de tourner au bénéfice du père, la majoration étant un pourcentage de la pension.

Devant la mobilisation, le gouvernement a accepté que la mère conserve la moitié de la majoration et que seule l’autre moitié puisse être attribuée à l’un ou l’autre parent. Une bien mince compensation face à la suppression des 8 trimestres. De mon point de vue, c’est un scandale. Pour être en phase avec le droit européen qui exige un traitement égal hommes-femmes, il suffisait d’énoncer une formule du type : « Toute personne qui s’est arrêtée quatre mois en raison de la naissance d’un enfant a droit à une majoration de 5 % de sa pension ». Cela n’excluait pas les rares pères qui pouvaient être concernés et cela incluait toutes les mères puisque c’est la durée du congé maternité. 

  • 1 000 euros minimum, pas si simple

La réforme avance que toute personne bénéficiera d’une pension minimum de 1 000 euros, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Je me permets juste de préciser que cette mesure (85 % du Smic) est déjà prévue par la réforme des retraites du 21 août 2003 et qu’elle n’a pas été appliquée. Ce n’est donc pas novateur. Il s’agit d’appliquer les textes existants. Par ailleurs, n’oublions pas que ces 1 000 euros ne seront attribués qu’à ceux qui auront une carrière complète. Ce qui, là encore, permet de penser que nombre de femmes seront pénalisées. 

* Rachel Silvera est l’autrice de Un quart en moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités de salaires, (éditions La Découverte, 2014, 16 €).

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