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Retraites : « On ne fait pas ce genre de réforme avec tous les syndicats contre soi »

François Charpentier, journaliste spécialisé dans la protection sociale, auteur de Une nouvelle Sécurité sociale, de Bismarck à Macron (éd. Economica, octobre 2019) estime qu’on ne « fait pas ce genre de réforme avec tous les syndicats de salariés contre soi ». Tout en considérant que la question clé est de savoir si le gouvernement va accepter de confier la gouvernance du système aux partenaires sociaux, il déplore la remise en cause du paritarisme induite par les réformes Macron : « C’est très dangereux, car si c’est l’Etat qui gère, il va gérer seulement de façon comptable. »

Alors que le mouvement social perdure, comment analysez-vous la situation ?

L’erreur du gouvernement, c’est d’avoir annoncé qu’il voulait fixer à l’avance l’âge de départ en retraite, avec ce fameux « âge pivot » à 64 ans. Cette annonce est difficile à comprendre puisque le gouvernement savait que c’était la ligne rouge de la Cfdt. Elle peut s’analyser de deux façons. Il est possible qu’elle reflète un conflit au sein du gouvernement. Il est possible aussi que ce soit le premier coup de la prochaine présidentielle : le gouvernement fait un signe à la droite, sa base électorale pour 2022. Ceci étant dit, on ne fait pas ce genre de réforme avec tous les syndicats de salariés contre soi. Il y a donc une réelle inconnue sur la sortie de crise. 

Il y a actuellement un bras de fer entre les partenaires sociaux et le gouvernement pour savoir qui va avoir la gouvernance du système de retraites. Comment voyez-vous les choses à ce sujet ?

La gouvernance, c’est l’enjeu clé de la crise sociale que nous traversons. Les syndicats ont fait savoir qu’ils souhaitent jouer un rôle déterminant dans le pilotage du futur système. Ce qui veut dire avoir le pouvoir dans la fixation de la valeur du point, dans la définition de l’assiette et des taux de cotisation et dans l’âge d’équilibre qui implique décote et surcote. Les syndicats admettent que ce pilotage pourrait se faire dans un cadre fixé par le Parlement mais ils estiment ne pas avoir de garanties sur la réalité du pouvoir qui leur serait confié et sur le fait que leurs décisions seraient bien appliquées. Ils sentent bien qu’il y a un risque que leur participation à la gouvernance soit un leurre et qu’une solution de tripartisme (syndicats de salariés, patronat, Etat) leur laisse peu de marges de manœuvre.

Toute la question est de savoir si le gouvernement va faire confiance aux partenaires sociaux pour la gestion du système. Le gouvernement a du mal à lâcher totalement la gouvernance d’un système qui représente 330 milliards d’euros et 46 % des dépenses de protection sociale. D’autant que cela implique de se défaire de la gestion des retraites des fonctionnaires placées sous la houlette de la Caisse des dépôts. 

Pourtant, les partenaires sociaux ont l’expérience et ont démontré qu’ils sont qualifiés avec leur bonne gestion de la retraite complémentaire Agirc-Arrco. Ils sont légitimes et souhaitent obtenir la mise en place de caisses de retraite de proximité. Ce qui aurait du sens, notamment pour les travailleurs indépendants dont le régime a rejoint le régime général en novembre dernier et qui ont besoin d’être aidés sur le terrain.

– Votre livre s’intitule Une nouvelle Sécurité sociale, de Bismarck à Macron. On est donc en train de changer de modèle social ?

On est dans la phase finale d’un processus amorcé avec la création de la Csg en 1990. Le modèle bismarckien créé en 1945 reposait sur des prestations fondées sur le travail et était géré paritairement par les partenaires sociaux. A partir de 1990, les partenaires sociaux sont de plus en plus marginalisés et on assiste à une reprise en mains par l’Etat. Ce qui se traduit par la création en 1996 du Plfss, soit l’intervention du Parlement sur la protection sociale.

Il faut savoir que le Medef a renoncé, en juillet dernier, aux 4 millions d’euros que l’Etat lui attribuait tous les ans pour son rôle dans le paritarisme à l’échelon national. Le Medef ne veut plus signer d’accords interprofessionnels. Il veut faire descendre la négociation dans les branches et les entreprises et se met en cohérence avec cette nouvelle doctrine.

On peut dire que, aujourd’hui, on va vers la fin du paritarisme. Ce qui est très dangereux, car si c’est l’Etat qui gère, il va gérer seulement de façon comptable. Alors que les partenaires sociaux sont responsabilisés et gèrent pour le compte des assurés sociaux, comme ils l’ont démontré avec leur gestion de l’Agirc-Arrco. En outre, comme on a pu le voir avec la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2020, il y a un risque de mélange des budgets Etat-Sécu. 

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